S’abstenir, c’est choisir

J’étais sur la terrasse d’un café à Montpellier, quand j’ai vu les visages de Le Pen et Macron apparaître sur le grand écran. Les gens autour de moi étaient tous jeunes, et ils avaient l’air indignés. La petite sœur de mon amie, qui avait dû être convaincue d’aller voter, lui a directement envoyé le message : ‘tu vois bien que voter ne sert à rien ?’

Moi, au début, j’étais soulagée. Il vaut mieux Le Pen-Macron, que Le Pen-Fillon. Et puis j’étais optimiste, grâce à la forte participation des électeurs de Mélenchon. Même si je ne suis pas d’accord avec tout ce que le politicien représente, il est clair que sa priorité est le bien-être du peuple, et non le pouvoir qu’il aurait pu tirer de son poste. Le fait que les gens aient été prêts à se battre ensemble pour un meilleur futur, m’a donné de l’espoir pendant un instant. Jusqu’à ce que tout d’un coup, je me sente observée et mal à l’aise, dans ce café à Montpellier, entourée de gens qui avaient peut-être voté pour Le Pen.

A chaque fois que je veux aller en vacances, je fais des recherches pour savoir comment la population traite les femmes noires : est-ce un lieu sûr pour moi ? Je vois souvent des last minutes incroyables, pour des pays où je ne pourrais jamais aller seule, si je n’y vais pas en groupe avec mes amis Blancs. J’ai abandonné l’idée d’un jour aller en Asie, au Maroc, ou en Russie seule. Est-ce que je dois rajouter la France à cette liste ?

La situation n’a pas l’air si dramatique que ça, vu que Macron était à la tête des élections dimanche, que la plupart des candidats ont encouragé leurs électeurs à voter pour lui, et que le président actuel le soutien. Mais, quand je parle à mes amis français, qui sont pourtant très engagés, il devient clair qu’une grande partie a l’intention de ne pas voter, ou de voter blanc.

En effet, les médias prétendent que Macron est la meilleure option depuis des mois. Il est jeune, il est différent, il a créé son propre parti : il y aura du changement ! Les jeunes de 18 à 24 ans, qui ont voté le plus pour Mélenchon, sont toutefois sceptiques vis-à-vis de Macron. Il n’incarne absolument pas le changement, il était banquier chez Rothschild, et il n’est même pas nouveau dans la politique – il a déjà travaillé pour Hollande, et était ministre chez Valls : ils l’appellent le fils de Hollande en se moquant, et ce dimanche encore, ils riaient qu’il n’était pas encore prêt à faire un speech pour sa victoire, parce qu’il était encore en train d’écrire son programme.

Pour eux, il est le symbole du statu quo, alors qu’ils étaient si proches de la révolution avec Mélenchon. Ils sont furieux contre ceux qui ont voté pour Macron, sans même savoir ce qu’il représente. Si furieux qu’ils ne veulent même plus voter. « Ni patrie, ni patron, ni Marine, ni Macron », disent-ils. Et je comprends, vraiment. Le Pen représente le racisme, le fascisme, le nationalisme, la haine, les frontières fermées. Macron représente plus d’argent pour les riches, de beaux mots vides de sens, des interventions en Syrie et en Afghanistan. Ce sont les deux faces d’une même pièce.

Et ils n’abandonneront donc pas leurs principes. Comme les partisans de Bernie Sanders qui ne voulaient pas voter pour Clinton. Mais si l’histoire se répète, et que Le Pen gagne, ce ne sera pas de leur faute : ils n’auront pas échoué, c’est la République qui les a abandonnés. Ils protesteront, ils se mobiliseront, ils finiront par avoir leur changement.

Oui, ok, et que se passe-t-il entretemps, pour ceux qui seront le plus affectés par la haine de Le Pen ? Que se passe-t-il pour eux, pendant que cette femme est au pouvoir ? N’est-il pas mieux de protester, de se mobiliser, d’obtenir le changement, pendant que les minorités sont encore protégées un minimum ?

Le Brexit et la victoire de Trump ont été causés par un faible taux de participation. Un tiers des jeunes entre 18 et 24 ans n’ont pas voté pour le referendum. La communauté Noire aux Etats-Unis, qui ne voulait pas voter pour Clinton par principe, a décidé de rester à la maison. Et ça a eu de lourdes conséquences : le Brexit et Trump ont ouvert la voie à une intolérance sans précédent. Seulement quelques mois après le referendum, les hate crimes avaient déjà augmenté de 41% au Royaume Uni. En février 2017, l’augmentation en était à +100%. Aux Etats-Unis, les hate groups ont triplé en 2016. Est-ce qu’il faut plus de preuves qu’avoir un prédicateur de haine comme président engendre plus de haine dans un pays ?

Il est clair que, qu’ils le veuillent ou non, les jeunes ont une responsabilité à laquelle ils ne peuvent pas échapper. Ils doivent s’opposer à Le Pen, ils doivent défendre les droits de l’homme, ils doivent nous protéger. Car mon destin est inextricablement lié au destin des minorités françaises : une victoire de Le Pen, est une victoire contre nous tous. Nous, qui ne nous sentons pas en sécurité, qui sommes rejetés par un monde soi-disant libéral, qui ne pouvons pas réserver des last minutes par peur d’être confrontés au racisme et à l’oppression : nous nous ferons attaquer sous le mandat de Le Pen, comme aux Etats-Unis et au Royaume Uni.

Et si ça se produit, nous nous ficherons complètement du fait que la jeunesse ne voulait pas voter pour Macron ‘par principe’.

– S.

Version originale : http://www.demorgen.be/opinie/zal-ik-me-straks-in-frankrijk-nog-wel-veilig-kunnen-voelen-b253fbd3/

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